AMOUR DE SOI, DES AUTRES ET DE DIEU

Le sabbat spirituel, nous l’avons dit déjà, c’est le repos de l’âme, la paix du cœur, la tranquillité de l’esprit. Ce sabbat se trouve parfois dans l’amour qu’on se porte à soi-même et parfois dans l’amour qu’on a pour les autres. C’est cependant dans l’amour de Dieu que ce bonheur trouve son achèvement. L’homme doit donc s’aimer soi-même dans l’ordre ; aimer les autres comme lui-même et Dieu plus que lui-même, car il ne doit s’aimer lui-même et les autres que pour Dieu.

 

Remarquons d’abord que si ces trois amours sont distincts, ils n’en sont pas moins étroitement liés. On les trouve donc chacun en tous trois et tous les trois en chacun. On ne peut avoir l’un sans les deux autres, et si l’un fait défaut les deux autres aussi s’évanouissent. Personne ne s’aime, en effet, s’il n’aime aussi le prochain et Dieu ; personne n’aime le prochain comme lui-même, s’il ne s’aime lui-même. Et surtout, celui qui n’aime pas son prochain est déclaré ne pas aimer Dieu, « Celui qui n’aime pas son prochain qu’il voit, comment pourrait-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ? » (I Joa. 4). L’amour du prochain précède donc, d’une certaine manière, l’amour de Dieu. Il le précède, mais dans l’ordre des choses, non en excellence. Il précède cet amour parfait dont il est dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » (Mt. 22).

Pourtant, même s’il n’est pas parfait, un certain amour de Dieu doit précéder l’amour de soi et du prochain, qui, sinon, seraient sans vie et donc inexistants. Il me semble que l’amour de Dieu est comme l’âme des autres amours. II vit par lui-même en plénitude et donne vie aux autres amours. Pour qu’un homme s’aime lui-même, il faut qu’il commence à aimer Dieu. Pour aimer les autres, son cœur doit en quelque sorte se dilater. Le feu de l’amour divin gagnant, absorbe peu à peu en sa plénitude les autres amours qui n’en sont plus que des étincelles. Cet amour guide l’âme vers le bien suprême et ineffable. A ce sommet, on ne s’aime plus qu’en Dieu, on n’aime plus le prochain que plongé et perdu en lui. Mais avant d’en arriver là, ces trois amours se donnent mutuellement naissance, s’attisent et se nourrissent l’un l’autre. Ils grandissent ensemble. Mais il arrive ceci de remarquable : bien que ces trois amours soient possédés ensemble, et il ne peut en être autrement, ils ne sont pas toujours également perçus. Tantôt on sentira cette joie reposante de l’amour dans sa propre conscience ; tantôt, dans la douceur de l’affection fraternelle ; tantôt on la connaîtra en plénitude dans la contemplation de Dieu. On pourrait comparer cela à un roi qui posséderait plusieurs chambres à parfums. S’il va dans l’une ou dans l’autre, il en ressort imprégné de parfums différents. Ainsi l’âme a plusieurs celliers secrets pour ses richesses spirituelles. Elle les visite tour à tour et ses sujets de joie diffèrent selon la diversité de ses trésors.

 

Saint Aelred de Rievaulx

 

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