Devenir chrétien

Saint Jean-Paul II a dit plusieurs fois que l’Eglise devait respirer avec ses deux poumons : l’Eglise d’Orient et l’Eglise d’Occident. Nous vous proposons aujourd’hui un texte d’un auteur orthodoxe français contemporain : Olivier Clément (1921-2009). Issu d’une famille athée du Languedoc, il cherche un sens à sa vie d’abord du côté de l’ésotérisme. Grâce à la lecture d’auteurs orthodoxes, il se convertit à la foi chrétienne. Dans L’autre soleil il raconte son itinéraire. Daniel Vigne dira de lui : « Olivier Clément sera certainement reconnu comme une des grandes âmes chrétiennes du XXème siècle, passeur de l’Occident vers l’Orient, précurseur de leur unité retrouvée ». A.D.

J’ai reçu le baptême dans l’Église orthodoxe. J’avais trente ans. C’était un choix lucide et grave. À la fois un risque et le plain-pied d’une évidence. Un choix conscient, si l’on veut, encore qu’il faille toute la vie, toute la mort, pour devenir conscient de la grâce baptismale, pour mourir et renaître en Christ. C’était un 1er novembre. Il pleuvait. J’ai marché longtemps sous la pluie, voulant aller à pied, malgré Paris, en ce décisif pèlerinage. La pluie est un signe de fécondité, et j’allais vers ma propre naissance. Froide était l’eau qui ruisselait sur mon visage, froide et pure l’eau baptismale. Les longs exorcismes prennent la mesure de l’enfer et du repentir. On n’a pas le temps de suffoquer lors de l’immersion, et c’est dommage. La chrismation suit sans désemparer. « Sceau du don du Saint Esprit », dit le prêtre en oignant le front, les yeux, les oreilles, les narines, la bouche, la poitrine près du cœur, les mains et les pieds. Afin que désormais on pense, voie, entende, respire, parle, agisse et se meuve dans l’Esprit. Comme si l’espace de la mort, par la croix pascale, s’était retourné en espace de l’Esprit. J’étais très calme, sans exaltation. Tout commençait. Il faudrait beaucoup de temps, je le savais, pour que ces paroles, ces forces, ce souffle transparaissent un peu. Mais, désormais, la lumière était en dedans.

Je me souviens du Credo. Chaque mot ouvrait l’intelligence. On m’a dit que je l’avais proclamé avec force ; je ne sais pas. Un groupe se rassemblait pour la célébration eucharistique où je communierais le premier. Quelqu’un est venu m’embrasser.

Bien des années ont passé depuis mon entrée dans l’Église. L’Église ne déçoit pas quand on a compris ce qu’elle est : ce sol nourricier, cette grande force de vie qui nous est offerte et qu’il nous appartient de mettre librement en œuvre. Quand j’étais enfant, je voulais vivre près de la mer. Au village, pour me consoler, mon grand-père me faisait entendre le bruit des vagues au creux d’un coquillage. L’Église, c’est la mer qui se met à chanter pour toujours dans le coquillage du monde.

J’ai perdu la dureté naïve et quelque peu aveugle des néophytes. J’ai mesuré les faiblesses historiques de l’orthodoxie et aussi sa patience tenace, sa passion féconde en bien des lieux. J’ai observé la modestie, la tentation de repliement, la réalité cependant de la présence orthodoxe en Europe occidentale. Moi-même je suis devenu plus que modeste. Mais je marche près de la mer.

 

Sur l’azur, maintenant, s’inscrit un visage, la Face du Pantocrator crucifié, de l’Homme de douleurs transfiguré. Comme ce jour, en Grèce, où, baigné par une lumière encore plus intense que celle de mon enfance, je suis entré dans la fraîcheur d’une église : la coupole reprenait la ronde bénédiction du ciel, mais un visage s’y inscrivait. Entrer dans cette église avait résumé mon chemin : de l’azur vide à l’azur plein, de l’azur fermé sur sa propre beauté, mais au-delà tout est ténèbres, à l’azur rayonnant autour du Visage des visages, et au-delà tout est amour. De la lumière à l’autre lumière. Et non seulement celle-ci brûle dans le cœur, mais elle est en chaque visage.

Maintenant, je n’ai plus à parler de moi. Je voulais raconter une rencontre. La foi est un commencement. Il ne faut pas jouer avec elle : l’avoir, ne pas l’avoir ; il faut entrer dans cette crypte – ecclésiale et personnelle – où jaillit l’eau vive, et ressortir pour tout partager. « Il entrera, et il sortira, et il trouvera des pâturages. » Ma vie ne m’appartient plus, c’est celle d’un serviteur inutile. Ce qui m’advient, ce que j’essaie de faire, de dire, comment y discerner ma part et celle des autres ; tout grandit de cette amitié qui déchiffre, si peu pourtant, cette unité inépuisable où Dieu se donne aux pécheurs et aux publicains.

Je ne tiens pas l’orthodoxie pour une « confession » en série avec les autres. J’aime et je vénère en elle la fidélité à l’Origine et au But du christianisme, cette divino-humanité christique où souffle l’Esprit. Une fidélité têtue, mais, dans le souffle de la Tradition, intelligente. À demi enfouis sous une histoire hostile, « la colonne et le fondement de la vérité » (1 Tm 3, 15), cette Vérité qui transforme et vivifie l’intelligence, toute l’intelligence humaine que tant de chrétiens aujourd’hui semblent craindre et préfèrent ignorer, oui, je pense à l’orthodoxie en termes de fondement, de sol, de racines, de crypte. Et aussi de Fin comme universelle transfiguration. Il faut que se rencontrent et se fécondent mutuellement le sens oriental du mystère et le sens occidental de la responsabilité historique. L’orthodoxie rappelle à l’Occident le Dieu crucifié, l’homme déifié. L’Occident chrétien rappelle à l’orthodoxie qu’on ne peut pas dire sans faire, La rencontre dessine le nouveau visage de la divino-humanité.

L’autre Soleil. Autobiographie spirituelle, Stock, 1986, p. 171-175

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *