La prière, ou l’art d’«être avec Dieu»

La description que fait Jean de la prière a les inflexions de la sérénité : désir, adoration, être avec. D’aucuns en auront déjà l’expérience. Mais il est également possible que la supposée tranquillité de la prière soit le lieu même ou mes angoisses, mes scrupules, ma culpabilité, ma colère – tous antérieurement anesthésiés par le rythme effréné de la vie – remontent à la surface et me donnent le sentiment que tout contact avec Dieu est impossible.

La réaction naturelle consiste à s’efforcer mentalement de tirer au clair mes angoisses, à remettre de l’ordre dans mes affections incohérentes – bref, à faire le ménage dans mon intériorité avant de pouvoir prétendre à quelque type de rencontre que ce soit. Tandis qu’il est effectivement nécessaire d’implorer le pardon de Dieu et de désirer la paix avec mes semblables, cet autre effort consistant à « rectifier le tir » ou à « travailler sur soi » pourra être sujet à malentendu.

Ce qu’il y a de plus réel en nous, avons-nous lu dans Jean de la Croix, est notre besoin de Dieu. Mais ce besoin est aussi notre plus noble aspiration, « car l’immense amour du Verbe le Christ ne peut voir souffrir des peines à son amant sans le secourir ». Si nos angoisses sont, au fond, le signe de notre désir le plus intime, il s’ensuit que lorsque celui-ci se fait plus pressant, qu’il ne nous laisse aucun répit, elles cessent d’être un obstacle à la prière. Il se pourrait même qu’elles signalent le point de rupture qui nous ouvre à Dieu. Plutôt que de panser la plaie à grand renfort d’analyse et d’excuses, Jean préconise que nous localisions la blessure et que, sans plus d’explication, nous cessions de la dissimuler et l’assumions devant Dieu.

 

C’est la mère de Jésus qui est ici le modèle de Jean : lorsque celle-ci s’aperçut de la gêne dans laquelle se trouvait le couple de mariés à Cana, elle ne suggéra pas une solution à son fils. Elle lui présenta tout simplement la situation. Elle ne dit pas : « Tu devrais faire ceci », mais « lls n’ont pas de vin ».

« Ils n’ont pas de vin… » signifie: je rencontre ce problème… ; voici ce que je ressens… Notre angoisse parle pour nous; être avec le Christ, nous tenir tels que nous sommes devant lui, c’est communier. La communion pourvoit à son propre mode de prière.

Si mon âme saigne au-dedans, je peux m’avancer tel quel vers le Christ et saisir l’ourlet de son vêtement. Ma prière sera la main qui tient l’étoffe, et sa force, qui s’irradie éternellement de lui, se communiquera à moi. Si mon âme ploie sous le poids du chagrin ou de la solitude, je peux m’asseoir à sa table à la faveur d’une prière qui lui présente ma peine. Sa présence accueillera et guérira mon âme comme elle l’a toujours fait. Si je sens monter les eaux de la mort, la prière sera la main que je tends avec foi afin qu’il saisisse mon poignet. La prière pourrait se résumer ainsi : la main du Christ sur le poignet de l’homme qui se noie.

Extrait de L’impact de Dieu, itinéraire spirituel avec Saint Jean de la Croix par Iain Matthew aux Editions du Carmel (page 290-292)


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