Le Christ en prière

Ayant considéré tour à tour la prière de l’homme-créature, debout, puis prosterné, celle du chrétien qui s’approche de son Seigneur avec hardiesse et confiance, celle du mystique qui vit la merveilleuse expérience de Dieu présent en lui, il pourrait sembler que tout soit dit sur la prière chrétienne. Pourtant ce qui est le plus intime, le plus caractéristique de cette prière n’est pas encore atteint : les formes de prière que nous venons d’étudier se retrouvent en d’autres religions.

Pour franchir le dernier seuil, je vous convie à questionner les Écritures, à considérer la prière du Christ : c’est elle qui nous livrera l’ultime secret de la prière chrétienne.

De nombreuses pages de l’Évangile nous montrent Jésus en prière.

Nous le voyons, avant l’aube, premier levé, quitter sa demeure afin de trouver Dieu dans la solitude. Et nous devinons le chant qui en son âme s’élève lorsque le soleil jaillit de derrière les collines.

Il prie durant le jour, échappant aux foules qui l’assiègent. Mais il a une prédilection pour la nuit. Au soir des journées harassantes, il gagne la montagne pour refaire ses forces dans l’intimité avec son Père, pour se préparer aux lendemains lourds de tâches apostoliques. Et sans doute le ciel fourmillant d’étoiles évoque-t-il à ses yeux l’innombrable postérité spirituelle que le Père va lui donner.

Il lui arrive aussi d’interrompre sa prédication pour prier au milieu de ses disciples. Ce spectacle les impressionne. Un jour, l’un des siens, en qui vient de s’éveiller le désir ardent de savoir prier comme son Maître, lui adresse une requête pressante : « Seigneur, apprends-nous à prier ». Et Jésus leur enseigne le Pater.

Toutes les attitudes fondamentales que nous avons analysées se retrouvent dans la prière du Christ.

Il est le premier de ces « adorateurs en esprit et en vérité » qu’attend le Père. Car s’il est le Fils éternel il est également homme, homme authentique, et à ce titre il doit à Dieu l’adoration. II y avait bien sur terre depuis toujours des adorateurs, mais (comme l’écrivait en une page célèbre le cardinal de Bérulle) un Dieu infiniment adorable appelle une adoration infinie. Or, l’homme en est incapable. Seul parmi les hommes Jésus-Christ est cet adorateur infini rendant à Dieu un culte infini, adorant la Majesté suprême comme elle est digne d’être adorée.

Il est aussi le seul vrai chantre de la création, celui que notre bel adolescent grec évoque irrésistiblement. Le seul, non pas en ce sens qu’il écarte les louanges balbutiantes de tous les hommes religieux depuis le début du monde, mais qu’il les incorpore à sa grande prière et ainsi les sauve du néant, leur fait trouver sens et efficacité.

Chantre de la création, il est encore et avant tout le prêtre de l’humanité. « Il peut ressentir de la compassion pour les ignorants et les égarés, comme il est dit dans l’Épître aux Hébreux, parce qu’il est lui-même également enveloppé de faiblesse » et qu’il connaît la souffrance. Aussi intercède-t-il auprès de Dieu pour toutes les détresses qui l’entourent, physiques et spirituelles, pour la grande misère du monde. Fort de l’ancienne promesse, « Fais-m’en la demande et je te donnerai les nations pour héritage, et pour domaine les extrémités de la terre », il supplie son Père pour les hommes pécheurs et obtient leur réconciliation.

Mais, sans doute, rien ne nous révèle mieux l’aspect le plus profond de sa prière qu’une petite phrase qui souvent échappe à ses lèvres : « Père, je te rends grâce ». Murmure de sa tendresse filiale, elle traduit, au-delà d’un simple sentiment de reconnaissance, l’élan intime de son être, la lame de fond qui le soulève et l’emporte vers le Père, qui le livre à l’étreinte paternelle.

Cette intimité d’amour avec son Père, en laquelle sa prière s’achève, Pierre, Jacques et Jean l’ont entrevue. Au petit matin Jésus les avait invités à venir prier avec lui. Ensemble ils avaient gravi la montagne. Arrivé au sommet, d’où le regard embrasse presque toute la Palestine, Jésus s’était mis en prière. « Et tandis qu’il prie, nous dit l’évangéliste, l’aspect de son visage change, il devient lumineux comme le soleil, ses vêtements brillent d’une blancheur éclatante ». Aux apôtres éblouis l’humanité de Jésus, devenue transparente, laisse entrevoir la splendeur et l’amour du Père illuminant l’âme du Fils.

 

Si paradoxal que cela paraisse, rien ne ressemble plus à la scène du Thabor que l’événement du Calvaire. C’est le même mouvement de retour au Père s’achevant en communion d’amour. Au Calvaire comme au Thabor et d’une façon plus explicite encore, tout commence dans l’humilité de la condition humaine du Christ et tout s’achève par la manifestation de la gloire de Dieu. La Cène, la Croix, la Résurrection, l’Ascension sont en effet les quatre moments indissociables de la suprême prière de Jésus : il rend grâce et il se sacrifie, et le Père agrée son offrande, le ressuscite, et le glorifie en le faisant asseoir à sa droite.

Revenu auprès du Père, après son bref séjour parmi les hommes, le Fils reprend, au sein de la Trinité, son office éternel : au Père qui dans un grand mouvement de générosité bienheureuse épanche en lui la plénitude de son être, le Fils s’offre en retour, dans un bondissement d’action de grâce, joyeux et amoureux. Flux et reflux d’amour. « Vous diriez deux vagues puissantes qui accourent impétueusement l’une vers l’autre, se rencontrent, se fondent et s’élancent à la fois de leur lit en une gerbe immense » — gerbe immense, qui n’est autre que l’Esprit Saint.

Au sommet où nous voici parvenus, nous pouvons enfin saisir la substance de la prière du Christ sur terre : elle était essentiellement cette action de grâce du Fils au sein de l’éternelle Trinité, vécue dans un cœur d’homme.

Elle était… elle est toujours. Car lorsqu’on dit de Jésus qu’il s’est assis à la droite de Dieu, il ne faut pas comprendre qu’il s’est éloigné des hommes. Il est et restera présent et priant parmi nous jusqu’à la consommation des siècles — il l’a promis.

C’est le Christ qui prie en moi

Mais il ne lui suffit pas de vivre et de prier parmi nous : il se saisit de nous, dans la mesure où nous y consentons, il nous attache à lui pour former un seul Corps, une seule Église. Par le don de l’Esprit Saint il infuse à ce Corps sa prière, son action de grâce éternelle, lui communique le frémissement de son amour filial, le soulève, l’oriente vers son Père.

Ainsi la prière qui monte de l’Église vers le Père, de l’orient au couchant, de jour et de nuit, n’est autre que l’action de grâce éternelle du Fils. « Il est vraiment juste et nécessaire, c’est notre devoir et c’est notre salut, de vous rendre grâce en tous lieux et en tous temps, Seigneur, Père saint, Dieu éternel et tout-puissant… », chantent à toutes les messes les voix emmêlées, conjuguées, du Christ et de son Église.

Le vrai sens de la prière chrétienne que nous cherchions, enfin nous le saisissons. De même que dans le corps humain l’âme est présente à chaque membre, à chaque cellule, de même dans le grand Corps mystique du Christ, répandu sur toute la surface de la terre, la prière, l’action de grâce de Jésus-Christ est présente à chaque chrétien, en chaque chrétien, elle est sa vie. Ce n’est au début qu’un tison sous la cendre, mais quand jour après jour le grand vent de l’Esprit souffle sur lui (et c’est bien cela qui se passe quand on prie) la flamme surgit, claire et dévorante, un cri jaillit : Père, Père (cf. Rom. 8, 15). D’année en année le feu de la prière du Christ gagne tout l’être du chrétien jusqu’en ses profondeurs, et lui fait alors vivre la grande expérience de saint Paul : Je suis crucifié avec le Christ, ce n’est plus moi qui vis, ce n’est plus moi qui prie, c’est le Christ en moi qui vit et qui prie.

Ainsi le chrétien en prière exauce-t-il l’appel que Jésus lui fait entendre dans le secret de son âme, celui-là même que Dieu adressait déjà aux justes de l’Ancienne Loi : « Mon fils, donne-moi ton cœur. » Donne-moi ton cœur, tes lèvres, ta vie ; je veux, en toi et par toi (comme en tous les membres de ma grande Église et par eux tous), adorer le Père, chanter sa louange, lui rendre grâce pour sa grande gloire et son invincible amour, poursuivre mon immense intercession pour l’humanité en détresse ; je veux en toi et par toi crier le désir qui me brûle : « Père, que ton Règne arrive ».

Tel est le mystère de la prière chrétienne : elle est la prière du Fils de Dieu, implantée au cœur de l’homme et vécue dans l’Église.

http://henri-caffarel.org/sites/default/files/FR/pensee/oraison/le_christ_en_priere.pdf

« Cahiers sur l’Oraison » Henri Caffarel

 

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