Rejoindre Dieu, en soi-même

Mais revenons, après cette longue et nécessaire digression, aux grandes formes de prière. Osons aborder la prière mystique : avec elle, nous serrerons de plus près encore le mystère de la prière, de toute prière.

Les mystiques, dans la chrétienté d’aujourd’hui, sont des suspects. Leurs actions sont à la baisse, si j’ose recourir à une telle comparaison. Souvent l’épithète de mystique est employée avec une nuance péjorative. Il est vrai qu’on en est venu à s’en servir pour désigner je ne sais quelle maladie d’âme, quel état morbide, une variété d’hystérie.

À vrai dire, la mystique, suspecte aux yeux d’un grand nombre, intrigue et fascine plus d’hommes et de femmes qu’on ne pense. Je rencontre parfois des jeunes à l’âme naturellement religieuse, ou des convertis avides d’absolu, qui aspirent à l’intimité avec Dieu, en quoi consiste essentiellement la prière mystique. Certains se tournent vers les religions orientales, ou vers les sectes. Comme si le catholicisme n’était pas la patrie des grands mystiques ! Le rationalisme, le moralisme, l’activisme de trop de chrétiens ne sont pas étrangers sans doute à cette méprise.

Un tableau de Cavalucci (que je goûte particulièrement) nous fait pressentir la prière mystique. Saint Benoît Labre y est représenté priant, les bras croisés, la tête légèrement inclinée, les paupières baissées. Une impression d’intense recueillement se dégage de l’œuvre : on sent Benoît totalement étranger au monde qui l’entoure, les portes de ses sens soigneusement closes, tout retiré en lui-même. Que se passe-t-il donc dans ce sanctuaire intime ? On peut en deviner le secret, à ce halo indéfinissable de tendresse, d’humilité qui enveloppe la personne du saint, à son visage comme éclairé du dedans. Ce cœur d’homme, c’est certain, vit quelque chose de très important, de très enviable. Et l’on serait tenté de s’agenouiller devant Benoît en prière, parce qu’on ne peut douter que Dieu est en lui et lui fait des confidences qui le rendent bienheureux.

La vie mystique, en effet, est caractérisée par cette prise de conscience de la présence en soi du Dieu vivant, du Dieu d’amour. Ce qui n’est pas le résultat d’un effort, car l’homme est incapable d’y accéder par ses propres forces. C’est un don divin.

De cette prise de conscience par l’âme de Dieu vivant en elle, les œuvres des mystiques nous offrent d’abondants témoignages.

Écoutez sainte Thérèse d’Avila :

D’un côté, la présence du Seigneur si intime, dont je parle, me semblait incroyable, et, de l’autre, il m’était impossible de ne pas croire que Dieu fût là, car j’avais comme une claire vue de sa réelle présence.

 

Et encore :

Dieu s’établit lui-même dans l’intérieur de l’âme, de telle manière que, quand elle revient à elle, il lui est impossible de douter qu’elle n’ait été en Dieu et Dieu en elle. Et cette vérité lui demeure si fermement empreinte que, quand elle passerait plusieurs années sans être de nouveau élevée à cet état, elle ne pourrait ni oublier la faveur qu’elle a reçue, ni douter de sa réalité.

Saint Jean de la Croix à son tour nous porte semblable témoignage :

L’âme arrive à être toute remplie des rayons de la divinité et toute transformée en son créateur. Car Dieu lui communique surnaturellement son être, de telle sorte qu’elle semble être Dieu même,

qu’elle a ce que Dieu a, et que tout ce qui est à chacun semble être une même chose par cette transformation. L’âme paraît être plus Dieu qu’elle n’est âme, quoi qu’il soit vrai qu’elle garde son être et que celui-ci reste distinct de l’être divin, comme le verre reste distinct du rayon qui l’éclaire et le pénètre.

Pour sainte Thérèse, saint Jean de la Croix et tant d’autres, se vérifient les paroles de l’Écriture nous assurant que Dieu voudrait se manifester à tous ses enfants, dès cette terre : « Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu ». « Celui qui m’aime, mon Père l’aimera et moi aussi je l’aimerai, je me manifesterai à lui » (Jn 14, 21). « Nous avons reçu un esprit d’adoption qui nous fait crier : Abba ! Père ! L’Esprit Saint lui-même témoigne à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu » (Rom. 8, 15-16).

« Cahiers sur l’Oraison » Henri Caffarel

http://henri-caffarel.org/sites/default/files/FR/pensee/oraison/rejoindre_dieu_en_soi_meme.pdf

 

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