SERMONS SUR L’ÉVANGILE DE SAINT JEAN, SAINT AUGUSTIN

NÉCESSITÉ DE LA GRACE (2).

Dieu est humble, et l’homme encore orgueilleux ! Ah ! qu’il écoute, qu’il entende enfin.

« Tout m’a été remis par mon Père, et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils ». Point de découragement, viens au Fils, car il ajoute : « et celui à qui le Fils veut bien le révéler. » Mt 11:27 Tu lui disais : Je ne pourrai donc y parvenir ; vous m’invitez à passer par un chemin trop étroit, je ne saurais entrer par là. «Venez à moi, répond-il, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau » chargés du poids de votre orgueil ; « Venez à moi et je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes. Mt 11, 28-29

Ainsi crie le Maître des Anges, le Verbe de Dieu, qui nourrit sans s’épuiser toutes les intelligences, et que l’on mange sans le consumer ; il crie donc : « Apprenez de moi ». Peuple, écoute le quand il dit : « Apprenez de moi » réponds : Que devons-nous apprendre de vous ? Que ne va pas nous enseigner effectivement ce grand Maître quand il crie : « Apprenez de moi ! », Celui qui a formé la terre, qui a séparé la mer et l’aride, qui a créé les oiseaux, qui a créé les animaux terrestres et tous les poissons, qui a placé les astres dans le ciel, qui a distingué le jour de la nuit, qui a affermi le firmament même et séparé la lumière des ténèbres. Eh! veut-il que nous formions ces merveilles avec lui ? Qui de nous le pourrait ? Dieu seul en est capable. Ne crains pas, dit-il, je ne demande rien qui soit au dessus de tes forces. Apprends seulement de moi ce que je suis devenu pour toi.

« Apprenez de moi » non pas à créer, puisque c’est moi qui ai créé ; ni même à faire ce qu’il m’a plu d’accorder à quelques uns seulement le pouvoir de faire, comme de ressusciter les morts, d’éclairer les aveugles et d’ouvrir l’oreille aux sourds ; ceci n’est pas pour vous fort important à savoir et je ne demande pas que vous cherchiez à l’apprendre de moi. — Les disciples en effet étant revenus un jour pleins de joie et d’allégresse, et s’étant écriés : « Voilà qu’en votre nom des démons même nous sont soumis » le Seigneur répliqua : « Ne vous réjouissez point de ce que les démons vous sont soumis ; réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans le ciel » Lc, 10, 17 ; 20.  Dieu donc a donné à qui il a voulu le pouvoir de chasser les démons, et le pouvoir de ressusciter les morts à qui il a voulu. Même avant l’incarnation on voyait ces sortes de miracles ; des morts étaient alors ressuscités et des lépreux guéris, l’histoire en fait foi. Or quel autre opérait ces prodiges, sinon ce même Christ qui s’est incarné après David et qui était Dieu avant Abraham ? C’est lui qui donnait alors ce pouvoir, qui faisait ces miracles par le moyen des hommes ; mais à tous il n’accordait pas cette puissance. Ceux qui ne l’ont pas reçue doivent-ils se décourager et dire qu’ils lui sont étrangers puisqu’ils n’ont pas mérité de lui cette faveur ? Il y a dans un même corps plusieurs membres et chacun d’eux peut faire ce que ne saurait un autre. Le Créateur, en formant ce corps; n’a donné ni à l’oreille de voir, ni à l’oeil d’entendre, ni au front de flairer, ni à la main de goûter, non ; mais il a donné à tous les membres la santé, l’harmonie entre eux et l’union ; il les a tous animés et unis par un même souffle. C’est ainsi que parmi les hommes il n’a pas donné aux uns de ressusciter les morts ni à d’autres le pouvoir d’enseigner; à tous cependant il a donné quelque chose. Quoi ? « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. » Eh bien! mes frères, tout le remède qui nous guérira consiste à apprendre de lui qu’il est « doux et humble de coeur » Que sert de faire des miracles et d’être orgueilleux, de n’être ni doux ni humble de cœur. N’est-ce pas se mettre au nombre de ces malheureux qui viendront, à la fin des siècles, lui dire : « N’avons-nous pas prophétisé en votre nom et en votre nom fait beaucoup de merveilles ? » Que leur sera-t-il répondu ? « Je ne vous connais pas. Eloignez-vous de moi, vous tous artisans d’iniquité.»  Mt 7, 21-23

Que nous importe-t-il donc d’apprendre ? « Que je suis doux, reprend le Sauveur, et humble de coeur. » Ainsi nous inspire-t-il la charité, mais la charité la plus sincère, une charité qui ne rougit pas, qui ne s’enfle pas, qui ne s’enorgueillit pas, qui ne trompe pas, et cette inspiration est contenue dans ces paroles : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur. » Comment pourrait avoir cette charité pure un homme orgueilleux et hautain ? Il ne peut se défendre de l’envie. Un envieux aime-t-il réellement, et nous trompons-nous en disant le contraire ? Que personne ne s’avise jamais de supposer la charité à un coeur envieux. Aussi que dit l’Apôtre ? «La charité n’est point envieuse.» Pourquoi ? « Elle ne s’enfle point » 1 Cor 13,4 c’est le motif pour lequel saint Paul éloigne l’envie du caractère de la charité ; c’est dire : Elle n’est point envieuse, parce qu’elle ne s’enfle point. Si donc l’envie naît de l’orgueil ; quand il n’y a pas d’orgueil, il n’y a pas d’envie non plus. Mais si la charité n’est ni orgueilleuse, ni envieuse ; c’est enseigner la charité que de dire : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur »

 

Que chacun maintenant possède ce qui lui plaît et se vante comme il veut ; « quand même je parlerais les langues des hommes et des Anges, si je n’ai pas la charité, je suis comme un airain sonore ou une cymbale retentissante.» Qu’y a-t-il de plus beau que de pouvoir parler tant de langues ? On n’est pourtant alors, sans la charité, qu’un airain ou une cymbale faisant du bruit. Voici d’autres dons : « Quand je connaîtrais tous les mystères. » Qu’y a-t-il de plus élevé, ode plus magnifique ? Ecoute encore : « Quand j’aurais tous les dons prophétiques et toute la foi, jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai point la charité, je ne suis rien. » Voici quelque chose de plus grand encore mes frères. Qu’est-ce ? « Quand je distribuerais tous mes biens aux pauvres. » Se peut-il rien de plus parfait ? N’est-ce pas le moyen de perfection prescrit par le Seigneur à ce riche auquel il dit : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes et le donne aux pauvres? » Mais est-on parfait pour avoir tout vendu et tout donné aux pauvres ? Non, car le Sauveur ajoute : « Viens ensuite et suis-moi. » — Pourquoi vous suivre ? J’ai tout vendu, distribué tout aux pauvres ; ne suis-je donc point parfait ? Qu’ai-je besoin de vous suivre ? — Suis-moi pour apprendre que « je suis doux et humble de coeur. » — Mais peut-on vendre tout et tout donner aux pauvres sans être encore doux et humble de coeur ? — On le peut assurément. — Si pourtant j’ai tout distribué aux pauvres ? — Ecoute encore. Car il en est qui après avoir tout abandonné et s’être mis à la suite du Seigneur, sans toutefois l’avoir suivi parfaitement, puisque le suivre parfaitement c’est l’imiter, n’ont pu supporter l’épreuve de la souffrance.

Voyez Pierre : il était, mes frères, du nombre dé ceux qui avaient tout abandonné et s’étaient mis à la suite du Seigneur. Car en voyant le jeune homme riche s’éloigner avec tristesse, et après avoir demandé avec émotion au Seigneur, qui les consola, quel était donc celui qui pourrait être parfait, ils ne craignirent pas de lui dire « Voici que nous avons tout laissé pour vous suivre ; quelle récompense devons-nous donc attendre ? » Mt 19, 21-29 Et le Seigneur leur fit connaître ce qu’il leur donnerait, ce qu’il leur réservait pour l’avenir. Pierre donc était dès lors du nombre de ceux qui avaient fait ces sacrifices. Et toutefois, quand fut arrivé le moment de la passion, il renia jusqu’à trois fois, à la voix d’une servante, Celui avec lequel il avait promis de mourir.

Que votre charité remarque donc bien ces paroles : « Va, vends tout ce que tu as donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis, viens et suis-moi. » Pierre est devenu parfait ; mais il s’est mûri quand le Seigneur était déjà assis à la droite de son Père. Il ne l’était point, lorsqu’il suivait le Seigneur marchant vers sa passion ; et il l’est devenu quand il n’avait plus personne à suivre sur la terre. Que dis-je ? Tu as toujours devant toi quelqu’un à suivre. Le Seigneur en te donnant l’Évangile t’a donné un modèle, il y est lui-même avec toi, et il n’a point trompé lorsqu’il a dit : « Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation du siècle. » Mt 28, 20 Ainsi donc suis le Seigneur. Qu’est-ce à dire?  Imite-le. Qu’est-ce à dire encore ? « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur. » En effet, « quand je distribuerais tous mes biens aux pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien. » 1 Cor 13,3

C’est donc à la charité que j’excite votre charité, et je ne le ferais pas si vous n’en aviez déjà quelque peu. Je vous invite ainsi à poursuivre ce que vous avez entrepris, à perfectionner ce que vous avez commencé. Je vous prie aussi d’intercéder pour moi afin qu’en moi également se consomme la vertu que je vous enseigne. Tous en effet nous sommes imparfaits, et là seulement où tout est parfait nous atteindrons la perfection. « Mes frères, dit l’Apôtre Paul, je ne crois pas être arrivé. » Il s’explique : « Non que déjà j’aie atteint jusque là ou que je sois déjà parfait. » Ph 3, 13-12 Quel homme oserait donc se vanter de l’être ? Ah! plutôt, pour mériter d’être parfaits, confessons que nous sommes imparfaits.

http://jesusmarie.free.fr/augustin_sermons_141_147.html

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *