SERMONS SUR L’ÉVANGILE DE SAINT JEAN, SAINT AUGUSTIN

SERMON 142 (1). NÉCESSITÉ DE LA GRACE.

« Je suis le chemin, la vérité et la vie. » Jn, 14, 6. Le Christ semble nous dire par là : « Par où veux-tu passer ? « Je suis le chemin. » Où veux-tu parvenir ? « Je suis 1a vérité. » Où veux-tu demeurer ? « Je suis la vie. »

Ainsi donc marchons avec sécurité dans cette voie, l’ennemi n’ose nous attaquer lorsque nous y marchons ; attendu que nous sommes alors unis au Christ. Mais craignons les dangers qui l’avoisinent car à côté de la voie l’ennemi ne cesse de tendre des pièges. C’est pourquoi nous lisons dans le Psaume 140, 6 : « Des orgueilleux me tendent un piège et des filets, ils placent des rets le long du chemin, ils me dressent des embûches. » Ces filets au milieu desquels nous marchons ne sont pas dans le chemin, mais  »le long ». Que crains-tu donc, que redoutes-tu si tu es dans la voie ? Mais tremble, si tu la quittes. S’il est permis à l’ennemi de l’environner de pièges, c’est pour modérer la sécurité d’une joie trop vive qui te porterait à la déserter et à tomber dans le précipice.

Mais quelle humilité dans cette voie ! Quelle humilité dans le Christ qui est en même temps la vérité et la vie, le Très-Haut et Dieu même ! Si tu marches dans l’humilité du Christ, tu parviendras jusqu’à sa grandeur ; si ta faiblesse ne dédaigne pas ses humiliations, devenu fort tu demeureras au sein de sa gloire. Eh ! pourquoi s’est-il abaissé, sinon pour te guérir ? Tu étais effectivement sous le poids d’une maladie irrémédiable et c’est pour t’en délivrer qu’est venu, jusqu’à toi ce céleste médecin. Ton mal aurait pu sembler tolérable s’il t’eût permis d’aller jusqu’à lui ; mais comme il t’en rendait incapable, c’est Lui qui est venu jusqu’à toi.

Or il est venu nous enseigner l’humilité nécessaire à notre guérison ; car l’orgueil nous empêchait de recouvrer la vie comme déjà il nous l’avait fait perdre. En effet le coeur de l’homme s’est élevé contre Dieu, et foulant aux pieds les préceptes salutaires qu’il avait reçus dans l’état de santé, l’âme est tombée malade. Que la maladie lui apprenne donc à écouter Celui qu’elle a dédaigné dans sa vigueur. Qu’elle l’écoute pour se relever, puisqu’elle est tombée en ne l’écoutant pas. Que son expérience lui persuade enfin ce qu’elle a refusé de croire à la voix du commandement. Sa misère, hélas ! ne lui a-t-elle pas appris combien il est malheureux de se prostituer loin du Seigneur ? N’est-ce pas se prostituer en effet que de se détacher du Bien suprême et unique pour se jeter éperdument au milieu des voluptés, dans l’amour du siècle et la corruption de la terre ? Aussi bien, lorsque le Seigneur rappelle à lui cette âme égarée, il la considère comme souillée de prostitutions ; on lit très souvent dans les prophètes les reproches qu’il lui adresse à ce titre. Toutefois il ne veut pas qu’elle désespère ; car tout en la reprenant de ses désordres, il tient en main de quoi l’en purifier.

Cette âme en effet s’était regardée, s’était plu, et enflammée d’amour pour son indépendance, elle s’est éloignée de Dieu, mais sans rester en elle-même ; car elle en est repoussée, bannie et se jette à l’extérieur, aimant le monde, aimant les choses temporelles, aimant les choses terrestres : et pourtant si elle se contentait de s’aimer elle-même au mépris de son Créateur, elle s’amoindrirait déjà, elle s’épuiserait par cet amour si rabaissé. N’est-elle pas inférieure en effet et d’autant plus inférieure à Dieu que l’oeuvre est au dessous de l’ouvrier ? Elle devait donc aimer Dieu et nous devons l’aimer jusqu’à nous oublier nous-mêmes, s’il est possible. Comment alors se doit faire la conversion ? L’âme s’était perdue de vue, mais pour aimer le monde ; qu’elle se perde de vue encore, mais pour aimer son Auteur. Sortie d’elle-même elle s’est comme oubliée, ne se rendant point compte de ses actes et justifiant ses crimes ; s’emportant et s’enorgueillissant au milieu de la colère, des voluptés, recherchant les honneurs, la puissance les richesses et la vanité du pouvoir. Mais qu’on la reprenne, qu’on la corrige, qu’on la montre elle-même à elle-même ; elle se déplaît alors, avoue sa laideur, désire recouvrer sa beauté perdue ; et autant la dissipation l’éloignait de Dieu, autant a confusion l’y ramène.

 

 

Est-ce contre elle ou pour elle que semble s’élever cette prière : « Couvrez-leur la face d’ignominie ? » On croirait voir ici un adversaire, un ennemi. Mais écoute ce qui suit et dis si ce n’est pas plutôt un ami. « Couvrez-leur la face d’ignominie, et ils rechercheront votre nom, Seigneur. » Ps 83,17 N’était-ce pas les haïr, d’appeler sur eux la confusion ? Mais aussi n’est-ce pas les aimer, de vouloir qu’ils recherchent le nom du Seigneur ? Qu’y a-t-il donc ici ? Est-ce l’amour ? Est-ce la haine ? N’y a-t-il pas l’un et l’autre ? Oui, il y a en même temps haine et amour : haine contre ce qui vient de toi et amour pour toi. C’est-à-dire qu’il y a haine contre tes œuvres et amour pour l’oeuvre de Dieu. Mais qu’elles sont tes oeuvres, sinon tes péchés ? Et quelle est l’oeuvre de Dieu, sinon toi-même, formé par lui à son image et à sa ressemblance : Tu dédaignes, hélas ! cette oeuvre et tu te prends d’affection pour les tiennes. Tu aimes hors de toi ce que tu as fait et tu négliges en toi l’oeuvre de Dieu. Ainsi tu mérites de t’égarer, de tomber, de courir loin de toi et de t’entendre appeler un « souffle qui s’en va et qui ne revient point. » Ps 78, 39 Ah! tourne plutôt la vue vers Celui qui t’appelle et qui te crie : « Revenez à moi et je reviendrai à vous. » Za 1,3 Car Dieu ne se détourne point quand on le regarde, il demeure, il est immuable, pour reprendre et pour corriger. S’il est loin de toi, c’est que tu t’es éloigné de lui ; c’est toi qui t’es séparé, ce n’est pas Lui qui s’est éclipsé. Ainsi donc prête l’oreille à sa voix : « Revenez à moi et je reviendrai à vous. » Le Seigneur effectivement poursuit les fuyards et s’ils se retournent vers lui ils se trouvent éclairés. Où fuiras-tu, malheureux, en fuyant loin de Dieu ? Où fuiras-tu, en t’éloignant de Celui qui n’est enfermé dans aucun lieu et qui n’est absent nulle part ? En s’attachant à lui on trouve la liberté et le châtiment en s’en détachant. Pour qui s’éloigne il est juge et père pour qui revient.

L’orgueil avait produit une enflure énorme et cette enflure ne permettait point au pécheur de revenir, car il lui fallait passer par un lieu fort étroit. Aussi j’entends Celui qui s’est fait notre voie s’écrier : « Entrez par la porte étroite. » Mt 7,13 On fait effort pour pénétrer, mais l’enflure empêche… Qu’elle décroisse donc. Mais par quel moyen ? Qu’elle prenne l’humilité comme remède ; qu’elle en boive le breuvage, il est amer, mais salutaire ; oui qu’elle épuise la coupe de l’humilité. Que l’homme orgueilleux ne se croie donc pas grand ; qu’il désenfle pour le devenir.

Comme si le Seigneur supposait que l’orgueilleux lui demande : Quelle est cette porte étroite par laquelle j’entrerai, il ajoute : « Je suis la voie » entre par moi, et pour entrer par la porte, tu ne saurais suivre que moi. Car si j’ai dit: « Je suis la voie » j’ai dit aussi. « Je suis la porte. » Jn 10, 7 Pourquoi chercher par où passer, où revenir, par où entrer ? Ne va pas ici et là, tu trouves tout en Celui qui pour toi s’est fait tout, et il dit tout dans ces deux mots : Sois humble, sois doux. Ces paroles sont claires, écoutons-les et sache ainsi où est la voie, ce quelle est et où elle mène.

http://jesusmarie.free.fr/augustin_sermons_141_147.html

 

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