Un Jésus athée ?

«Ils nous ont fabriqué ainsi une foi vide, et finalement un Jésus athée, simple incarnation de l’homme » (1). Tout est dit, ou à peu près, de ce qu’est la modernité et de son intime paradoxe, sa contradiction fondatrice : une laïcisation de la religion, une sécularisation de la morale – et par là même un moralisme séculier –, bref, un christianisme athée.
La modernité est tout entière sortie (dans toute la polysémie du terme) de la chrétienté. Et pas de n’importe quelle chrétienté, mais de la chrétienté européenne et occidentale – antique, médiévale, moderne. C’est-à-dire la civilisation gréco-romaine et judéo-chrétienne, le paganisme impérial baptisé, l’Occident converti.

La modernité est ce monstre d’un athéisme postchrétien, qui impose au monde entier son christianisme sécularisé et globalisé, sa manière de « Jésus athée » qu’elle s’est fabriquée, idole universaliste, idéalisme matérialiste ou matérialisme idéaliste, mi-ange mi-bête, mondialisation minotaure qui dévore l’univers.

Drame d’un messianisme athée prétendant ramener l’au-delà ici-bas, immanentiser la transcendance, réaliser le royaume, atteindre les fins dernières dans l’histoire et la fin de cette dernière, faire l’apocalypse, construire le paradis sur terre. L’humanité remplace Dieu, le royaume de la terre celui des cieux. Le drame tourne à la tragédie lorsque l’humanité prétend fabriquer son bonheur à la force des poignets, aboutissant par son universalisme pratique au totalitarisme social, politique, idéologique, économique et technologique. L’Eden artificiel se révèle un enfer moderne : « L’enfer est un paradis sans Dieu », disait Simone Weil ; et Julien Green observait : « Quand l’homme veut faire un paradis sur terre, c’est toujours raté. Ses enfers sont parfois réussis. »

La modernité a gardé tous les principes du christianisme européen, du judéo-christianisme gréco-romain, de la synthèse européenne chrétienne et païenne, mais en les coupant de leur source, en transformant ses vertus en valeurs vagabondes parties à la conquête du monde.
Christianisme athée, le positivisme, christianismes athées aussi, l’humanisme, le libéralisme, le socialisme, le communisme, etc., qui chacun développe une vertu chrétienne isolée des autres, voire contre les autres. Liberté, égalité, fraternité, humanité, progrès, dignité de la personne…, voilà ces « anciennes vertus chrétiennes devenues folles », selon le fameux mot de Chesterton, folles d’être déracinées de leur terreau évangélique, manière d’athéisme chrétien se tirant une balle dans le pied et qui, niant ses origines, n’arrive pas à dépasser le nihilisme contemporain.

Au fond, comme Jacob avec l’Ange, la modernité affirme malgré elle une vérité qu’elle combat dans la ténèbre.

Falk van Gaver

(1) Olivier Clément, L’Autre soleil, 1972.

Source : La Nef N°260 de juin 2014 http://www.lanef.net

 

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