Une cause pas trop à la mode

Créer une revue est assez facile. Il faut de l’enthousiasme et quelques amis. Faire durer une revue est très difficile. C’est une œuvre qui, en principe, n’a pas de fin. Aussi la lassitude, la monotonie s’ajoutent aux difficultés naturelles à ce genre d’entreprise. On ne compte plus les projets avortés. Il me semble que c’était la revue Les taches d’encre, de Maurice Barrès, qui annonça sa précoce disparition par cette facétie : « la rédaction ayant eu la grippe ».
La rédaction de La Nef n’a pas la grippe. Vingt ans ! On mesure la persévérance, on imagine les écueils rencontrés, les problèmes financiers, la tentation du découragement. C’est une gageure, déjà, que de durer.

D’autant que La Nef n’est pas une revue comme les autres. Elle milite pour une cause pas trop à la mode. La France est probablement l’un des deux ou trois pays de l’Europe les plus athées. La cause de Dieu y fait sourire, quand elle ne déclenche pas l’indignation. L’Église, n’en parlons pas. Il ne s’agit donc pas pour La Nef d’espérer la fortune. Le but est d’assurer une présence, la plus forte possible. Un petit nombre déterminé et intelligent peut assumer de grandes responsabilités dans l’ordre de l’immatériel. Il suffit de voir la poignée des moines de Tibehirine au milieu d’un pays en guerre, menacé par le fanatisme.

Nul besoin de faire la Une pour nourrir des influences déterminantes. Le travail souterrain semble bien ne rien produire, mais il porte des fruits, ce qui est autre chose. Pour cela cependant, il faut des qualités dont les puissants n’ont pas besoin, parce qu’ils martèlent en masse et dissimulent leurs bavures sous les sirènes de la réputation. Une entreprise minoritaire se doit d’être tolérante, parce qu’elle est suspectée d’emblée de chauvinisme ; d’être calme toujours, parce qu’à la moindre colère on la rangerait sous la bannière du fanatisme ; d’être vertueuse, parce que sa première dérive entraînerait tout son projet dans la débâcle. Disons qu’on la regarde d’autant plus qu’elle est plus petite, et qu’on la surveille d’autant plus qu’on lui reproche d’exister. Rien ne lui sera pardonné, tout lui sera porté à charge. La Nef n’a donc pas droit à l’erreur. Et elle tient debout tranquillement. C’est pourquoi elle mérite qu’on la soutienne.

Chantal Delsol

Source : La Nef N°221 de décembre 2010 http://www.lanef.net

 

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